ON CONSERVE LA CLOCHE QUI TINTA
POUR L'ANCÊTRE FRANÇOIS THIBAULT

 
 
Tout comme nos autres familles-souches, la famille des Thibault ne manque pas de fierté. son nom évoque par exemple la mémoire d'un personnage qui remporta une victoire sur les Vikings au IXe siècle et dont le fils reçut le nom de Thibaut, mot d'origine germanique, formé de deux composantes: theod  et bald,  signifiant respectivement peuple et audacieux.

 Les pionniers Thibault ont eu une telle progéniture que nous ne saurions leur donner la vedette en un seul chapitre. On estime à 35 000 le nombre de leurs descendants actuels. Plusieurs ancêtres portant ce patronyme se sont établis en Nouvelle-France et nous traiterons ici de trois d'entre eux, François, Denis et Michel, originaires de l'île de Ré, des bords de la Saône, et soit de l'évêché d'Angers, soit de celui de Poitiers, respectivement. Quant à Guillaume et à Pierre, venus le premier de Normandie et le second de l'Agenais, nous leur consacrerons un deuxième chapitre.

 C'est en 1665 que François Thibault arrive à Québec. Cette année-là, les voiliers se succédaient, car plusieurs d'entre eux amenaient le régiment de Carignan-Salières dans la colonie. Le 18 juin, c'est le Chat de Hollande qui entre en rade et François en débarque. Étonnant nom pour un voilier, penserons-nous. En fait, il s'agit d'un type de vaisseau, d'un cat,  explique M. Yvon Thibault, qui a fouillé les origines de sa famille. Ce genre de navire marchand était populaire notamment aux Pays-Bas.

 Fils de Louis Thibault et de Nérée Gauthier, François était né à la La Flotte, île de Ré. Il s'était engagé à La Rochelle, le 31 mars 1665, auprès de l'armateur Pierre Gaigneur, pour aller travailler en Nouvelle-France pendant une période de trois ans, à raison de 75 livres par année. C'est chez un charpentier de la côte de Beaupré, Robert Paré, qu'il entrera en service comme domestique.

 Une fois son contrat d'engagement terminé, François décide de s'établir sur la côte et, en 1669, il y achète une terre pour la somme de 45 livres: il devra donner au seigneur, annuellement, 52 sols et six deniers de cens, de même qu'un chapon et deux faisans en guise de rente. Le lot est situé tout près de la rivière Sainte-Anne.

 C'est que François a décidé de fonder un foyer. Il jeta les yeux sur une fille du roi originaire de Paris, Elisabeth-Agnès Lefebvre. Cette dernière avait tout d'abord signé un contrat de mariage avec Nicolas Nauteau, mais les tourtereaux avaient par la suite décidé conjointement de le faire annuler. Le mariage fut célébré le 14 octobre 1670.

 Mais le couple ne persévérera pas sur la côte de Beaupré. Il vend la terre achetée en 1669 et va s'établir sur une autre, dans la seigneurie de Vincelotte. François et Elisabeth-Agnès n'ont encore qu'une fille, née sur la côte de Beaupré. C'est au Cap-Saint-Ignace que naîtront les onze autres enfants. En 1681, François cultive cinq arpents et possède quatre bêtes à cornes.

 Au total, le couple Thibault/Lefebvre eut douze enfants, dont cinq fils. Trois de ceux-ci fondèrent des foyers: Jean-François en 1704 avec Marie-Anne Guimond, fille de Claude et d'Anne Roy (sans postérité) et en 1705 avec Angélique Proulx, fille de Jean et de Jacquette Fournier (15 enfants dont 9 fils, tous nés à L'Islet); Jacques en 1703 avec Marie-Anne Proulx, soeur d'Angélique (12 enfants dont 6 fils, tous nés à Montmagny); et Louis, en 1716, avec Cécile Fournier, fille de Jean et de Marie Roy (10 enfants dont 3 fils, tous nés, eux, au Cap-Saint-Ignace).

 Les sept filles fondèrent des foyers: Elisabeth en 1691 avec Jacques Bélanger (4 enfants) et en 1700 avec Martin Rousseau (11 enfants); Marie-Anne en 1703 avec Louis Cloutier (11 enfants); Geneviève en 1699 avec Jean-François Bélanger, le frère de Jacques (3 enfants); Anne en 1704 avec Jean Dumay ou Dumais (3 enfants) puis en 1717 avec Jean Dirigoyen (sans postérité); Angélique en 1705 avec Michel Mignier dit Lagacé (10 enfants); Madeleine en 1710 avec Charles Gaudreau (11 enfants; l'un des fils allait contracter pas moins de cinq mariages); et Barbe en 1714 avec Nicolas Fournier (un fils).

 François Thibault décéda en 1724. Sa veuve ne lui survécut que quelques mois.
 On constatera que les deux autres pionniers déjà mentionnés, Denis et Michel, n'ont pas connu une progéniture comparable à celle du prolifique ancêtre François.
 Originaire de la région de Mâcon, Denis, fils d'Étienne et de Philiberte Pressanoi, était menuisier. Le 13 août 1669, à Sainte-Famille, île d'Orléans, il conduisait à l'autel Andrée Caillaud, fille de Laurent et de Julienne Pier. Le couple vécut tout d'abord à Sainte-Famille, puis à Saint-Laurent, toujours dans l'île d'Orléans. Huit enfants naquirent de cette union. Il semble qu'un seul fils, Jean, se soit marié et son épouse, Anne Paquet, ne lui en aurait donné qu'un seul, de même prénom. Chez les filles, Marie-Anne épousa Jean Gauthier en 1707 et François Nolet en 1728; on sait peu de chose au sujet de leurs soeurs.

 Quant à Michel Thibault, il vint de France avec son épouse, Jeanne Soyer, peu après le mariage. Le couple se fixa tout d'abord sur la côte Saint-Ignace, à Sillery, où il cultivait déjà douze arpents de terre en 1667. Plus tard, il s'installera plus à l'ouest, dans la seigneurie de Saint-Maur (Saint-Augustin).

 Les époux Thibault/Soyer eurent six enfants dont un seul fils, Jean-Baptiste. Celui-ci, le 24 novembre 1699, conduisit à l'autel Marie-Françoise Amiot, fille de Mathieu et de Marie Miville. Douze enfants naquirent de cette union, mais plusieurs décédèrent en bas âge. Au moins deux fils, Jean-Baptiste et Étienne, se marièrent à leur tour et eurent plusieurs enfants dont une dizaine de fils.

 Comme on le constate, des trois pionniers Thibault mentionnés jusqu'ici, c'est le premier, François qui fut le plus prolifique.
 Ceux de ses descendants qui souhaitent voir la commune où il a été tenu sur les fonts baptismaux le peuvent facilement, car un élégant pont moderne relie maintenant l'île de Ré à la terre ferme, juste au-dessus de La Rochelle. En pénétrant dans l'église de La Flotte, ils pourront aussi examiner la cloche qui, sans doute, tinta joyeusement lors du baptême: coulée en 1632, il fallut, en 1955, la descendre du clocher à cause de l'usure de ses anneaux de soutien. Peu de nos contemporains peuvent jouir de semblable privilège!
 
 
 DEUX INSCRIPTIONS MARQUENT LA TERRE
 DE L'ANCETRE GUILLAUME THIBAULT
 
Nous avons vu, dans le précédent chapitre consacré aux Thibault, combien l'ancêtre François, originaire de l'île de Ré, avait été prolifique. Or, l'un de ses homonymes, prénommé Guillaume, un Normand, qui eut moins d'enfants que lui, n'en a pas moins contribué, nous le verrons, à la revanche des berceaux, notamment par un de ses fils qui fut père de...vingt-cinq enfants!
Fils d'un bourgeois de Rouen, Nicolas Thibault, et d'Elisabeth Anséaume, Guillaume naquit vers 1618. En avril 1643, il signe un contrat d'engagement pour la Nouvelle-France en qualité de boulanger. Plus tard, il se déclarera tailleur d'habits. Le 16 novembre 1654, il se présente auprès du notaire Audouart avec sa future compagne de vie, Marie-Madeleine Lefrançois, originaire de Metz, en Lorraine. C'est une orpheline et son père, Isaac, avait été capitaine d'une compagnie de chevau-légers; sa mère s'appelait Esther Paigne. Les chevau-légers étaient un corps de cavalerie chargé de la garde du roi.

 L'abbé Jean Le Sueur de Saint-Sauveur, premier prêtre séculier venu en Nouvelle-France, bénit le mariage le 11 janvier 1655.

 Depuis cinq ans déjà, Guillaume exploitait une concession située sur la côte de Beaupré. Le baptême des premiers enfants figure dans les registres de Québec. Or, il s'écoula pas moins d'une cinquantaine de jours entre la naissance de la deuxième enfant, en janvier 1657, et le moment où on put la présenter sur les fonts baptismaux. On est en plein hiver: les communications ne sont pas faciles!

 C'est au Château-Richer même que les derniers enfants seront portés au baptême, et c'est là qu'en 1667 les recenseurs procèdent au relevé de la famille. Celle-ci se compose déjà de sept enfants dont les âges vont de 2 à 12 ans. Un huitième, le dernier, verra le jour l'année suivante. Le couple cultive alors quinze arpents de terre avec l'aide d'un domestique, Robert Vaillancourt, et possède cinq bêtes à cornes.

 Si les descendants de Guillaume souhaitent savoir où se trouvait la terre de l'ancêtre, il est facile de la trouver: les maisons du Château-Richer qui portent les numéros civiques 8431, 8454 et 8480 de l'avenue Royale s'y trouvent de nos jours. La première et la troisième, d'ailleurs, comportent des inscriptions qui le rappellent.

 Deux filles virent d'abord le jour, Charlotte-Françoise en 1655 puis Jeanne-Marguerite en 1657. La première contracta deux mariages: en 1670 avec Félix Aubert (6 enfants) et en 1691 avec Jean Rivière (2 enfants). Jeanne-Marguerite unit sa destinée à celle de Guillaume Boucher en 1672 (une fille).

 Puis survinrent quatre fils. L'aîné, prénommé Guillaume comme son père, épousa en 1681 Marie Guyon, fille de Simon et de Louise Racine (6 enfants dont 4 fils); il jouissait sans doute de l'estime générale car, en 1692, il était marguillier en charge de la paroisse. Le suivant, François, choisit pour compagne de vie en 1687 Marie-Anne Dupré, fille d'Antoine et de Marie-Jeanne Guérin (13 enfants dont 7 fils). Le troisième, Charles, s'était marié en 1684 avec Louise Guyon, la soeur de Marie; l'union demeura sans postérité. Puis naquit Nicolas, qui mérite un paragraphe à lui seul.

 Ce fut ensuite une fille, Anne, que Charles Cloutier conduisit à l'autel en 1685 (13 enfants). Enfin, un dernier fils, Étienne, mit un point final à la famille. On sait qu'il décéda après le recensement de 1681, mais rien de plus.
 Nicolas, avons-nous dit, mérite une mention spéciale; c'est qu'il contracta trois mariages et fut père de vingt-cinq enfants: en 1686 avec Marie-Françoise Boucher,  fille de François et de Florence Gareman (10 enfants); en 1704 avec Anne Badeau, fille de Jean et de Marguerite Chalifou, veuve de Siméon Barbeau qu'elle avait rendu père cinq fois (4 enfants) et en 1712 avec Marie Paquet, fille de Louis et de Geneviève Leroux (11 enfants). Au moins quatre des fils issus des premier et troisième mariages fondèrent des foyers à leur tour.

 L'ancêtre Guillaume décéda au Château-Richer en 1686. Sa veuve se remaria, dix ans plus tard, avec François Fafard.

 Allons maintenant à la rencontre d'un autre pionnier, Pierre Thibault dit l'Eveillé. C'était un soldat originaire d'Agen, actuelle préfecture du département de Lot-et-Garonne. A cinq kilomètres de cette ville existe toujours un lieu-dit appelé Montréal. La duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, en était d'ailleurs la seigneuresse. Coïncidence, c'est à Montréal qu'en 1687 il épousa Catherine Beaudry, fille d'Antoine et de Catherine Guyard. Pierre, d'ailleurs, passa sa vie dans l'île de Montréal, tout d'abord à la Pointe-aux-Trembles, puis à Rivière-des-Prairies.

 Le couple eut quinze enfants, mais cinq décédèrent en bas âge. Quatre fils fondèrent des foyers. Pierre, né vers 1688, épousa en 1717 Marguerite Bizeux, fille de Jean et de Madeleine Barsa (7 enfants). L'année précédente, Nicolas avait conduit à l'autel Marie-Anne Simon, fille de Léonard et de Mathurine Beaujean (7 enfants); l'une des filles, hélas, se noya en 1745.
 En 1724, François se maria avec Véronique Serat dite Coquillard, fille de Pierre et de Françoise Sabourin (6 enfants). L'année suivante, Jean-Baptiste choisit pour compagne de vie Jeanne Deniau, fille de Pierre et de Marie-Anne César (9 enfants dont 8 fils; quatre de ceux-ci furent pères de famille).

 Chez les filles, cinq se marièrent: Catherine en 1711 avec Nicolas Benoît, Marguerite en 1716 avec Thomas Hust, Marie en 1726 avec Jean-Baptiste Hervé, Marie-Josèphe en 1730 avec Antoine Lacoste et Marie-Anne en 1725 avec Jacques Deniau. Il ne semble pas qu'une sixième, Marie-Madeleine, ait fondé un foyer.

 Lorsque les Messieurs de Saint-Sulpice font procéder au relevé d'aveu et dénombrement de leur seigneurie de l'île de Montréal, en 1731, on y trouve un certain Pierre Léveillé qui, à Rivière-des-Prairies, possède une terre de trois arpents de front avec maison, grange et étable. Il s'agit probablement du fils aîné de l'ancêtre venu d'Agen et qui aurait choisi son surnom de Léveillé pour patronyme. C'est là qu'il s'était établi dès après son mariage et avait porté ses enfants au baptême. Dans le même rang sont installés ses deux frères, Nicolas et Jean-Baptiste, qui ont déclaré être des Thibault.

 Quant au pionnier Pierre Thibault dit l'Eveillé, il décéda au Sault-au-Récollet en 1740.
 
 
Extrait de: Portraits de familles pionnières de Robert Prévost
 
     
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