TOUS
LES CLOUTIERS D'AMÉRIQUE
SONT D'UNE SEULE SOUCHE
On a beaucoup chanté,
non sans raison, les mérites de Robert Giffard,
qui fut le promoteur de l'émigration percheronne
vers la Nouvelle-France. En 1632, celle-ci avait
été rendue à Louis XIII par le traité de
Saint-Germain-en-Laye. Jusqu'au moment où les
frères Kirke avaient pris Québec au nom du roi
d'Angleterre (1629), les efforts pour coloniser
la colonie avaient été presque vains à cause
de la cupidité des compagnies à qui le
privilège de la traite des pelleteries avait
été accordé en échange de l'installation de
pionniers dans la vallée du Saint-Laurent.
En 1634,
l'apothicaire et médecin Robert Giffard, qui
connaissait la côte de Beaupré pour y avoir
fait le coup de feu à la faveur de séjours au
pied du cap aux Diamants pour le compte de la
compagnie des Cent-Associés, se faisait octroyer
la seigneurie de Beauport et s'employait à
recruter une phalange de Percherons pour la
mettre en valeur. Les familles de Mortagne, où
il exerçait sa double profession, lui faisaient
confiance et c'est ainsi que, le 14 mars 1634,
par-devant le notaire Mathurin Roussel, Zacharie
Cloutier et Jean Guyon s'engageaient pour aller
travailler au Canada. Le premier était maître
charpentier et le second, maître maçon, deux
métiers fort essentiels en pays neuf.
Zacharie,
premier fils de Denis et de Renée Brière, avait
vu le jour dans la paroisse Saint-Jean, à
Mortagne, en 1590. Il devait perdre sa mère à
l'âge de 18 ans. Son père contracta une seconde
union, avec Jeanne Rahir dite Gauthier.De ses
deux épouses, Denis Cloutier eut dix garçons et
trois filles.
En 1616,
le 18 juillet, Zacharie épousait Sainte Dupont,
à Mortagne. Cette dernière était veuve de
Michel Léomusier, originaire de Feing, un bourg
du Perche.
Le couple
eut dix enfants, tous nés à Mortagne, mais eut
la douleur de perdre une fille, portant le
prénom de sa mère et décédée à l'âge de
dix ans.
Lorsque
Zacharie signa son engagement de partir pour la
lointaine Nouvelle-France, il ne devait être
accompagné que par un de ses fils. Or, lorsqu'il
s'embarqua à Dieppe, au début d'avril (1634),
ce fut avec son épouse et leurs cinq enfants:
trois fils et deux filles. Il convient de
remarquer que Robert Giffard en fit autant, même
si sa femme était alors enceinte.
A Québec, les
quatre voiliers qui composaient alors la
flottille des Cent-Associés furent accueillis
par nul autre que Samuel de Champlain, au début
de juin. Dès leur arrivée, Zacharie Cloutier et
Jean Guyon travaillèrent à la construction du
manoir de Giffard, mais le premier ne s'entendait
pas très bien avec le seigneur, refusant même
de lui rendre foi et hommage, selon la coutume,
pour son arrière fief de la Cloutièrerie, qui
lui avait été octroyé au cours des semaines
qui avaient précédé son départ de France.
Zacharie
mit fin à son association avec Giffard et se
plaça au service de ceux qui voulaient bâtir
maison. Il a sans doute contribué à édifier
plusieurs chaumières de pionniers, tant à
Québec que sur la côte de Beaupré. On pense
même qu'il travailla à la construction du fort
Saint-Louis, sous le gouverneur Huault de
Montmagny.
Les cinq
enfants du couple Cloutier eurent une belle
progéniture. L'aîné, prénommé Zacharie,
comme son père, était de passage en France, en
1648, car le 4 avril de cette année-là, à La
Rochelle, il épousait Madeleine Emard, fille de
Jean et de Marie Bineau; ceux-ci sont demeurés
en France, mais deux soeurs de Madeleine, Barbe
et Anne, la suivirent dans la colonie et s'y
marièrent, la première à Olivier Letardif et
la seconde, à Guillaume Couture.
Le couple
Cloutier/Emard eut huit enfants.
Le frère
de Zacharie (fils), Jean, deuxième de la
famille, fonda un foyer, le 21 janvier 1648, avec
Marie Martin, fille d'Abraham Martin et de
Marguerite Langlois; le beau-père, qui devait
laisser son nom aux Plaines d'Abraham,
s'intitulait pilote royal du Saint-Laurent. Sur
leur 14 enfants, dix fondèrent des foyers dont
trois fils.
Le
troisième fils, Charles, choisit pour épouse,
le 20 avril 1659, Louise Morin, fille de Noël et
de Hélène Desportes, et 12 enfants naquirent de
cette union.
Les soeurs
Cloutier fondèrent aussi des familles. Anne,
bien que née en 1626, signa son contrat de
mariage, le premier au Canada, le 27
juillet...1636; comme quoi, à toute âme bien
née...Et c'est par-devant Jean Guyon que fut
rédigé le document. Le mariage ne fut cependant
célébré que le 12 juillet 1637. L'heureux
époux de cette fillette de 11 ans était Robert
Drouin, originaire du Pin-la-Garenne, un bourg
situé à 10 km au sud de Mortagne.
Malheureusement, la jeune femme décéda à
l'âge de 22 ans, après avoir donné naissance
à six enfants dont quatre étaient morts en
voyant le jour ou peu après.
Quant à
Louise Cloutier, elle contracta trois mariages:
le 26 octobre 1645 avec François Marguerie, qui
se noya moins de trois ans plus tard en face des
Trois-Rivières, ne laissant pas de postérité;
le 10 novembre 1648 avec Jean Mignault dit
Châtillon, puis le 3 février 1684 avec Jean
Matteau, veuf de Gabrielle Gagnon. Ce troisième
mariage, tout comme le premier, devait être sans
postérité, mais on ne saurait en dire autant du
deuxième: le couple Mignault/Cloutier devait
porter pas moins de 13 enfants au baptême.
Au total,
les cinq enfants de Zacharie Cloutier et de
Sainte Dupont qui fondèrent des familles
donnèrent près d'une cinquantaine de
petits-enfants aux heureux grands-parents. Les
trois fils Cloutier possédèrent des terres au
Château-Richer, et l'un des petits-fils, Jean, y
construisit une maison qui existe toujours, et
où l'ancêtre Zacharie s'éteignit en 1677,
selon une tradition familiale.
A
Mortagne-au-Perche, on a donné le nom de
Boucherville à un ensemble de grands pavillons.
Chacun de ceux-ci évoque le nom d'un pionnier de
la commune parti pour le lointain Canada. On a eu
l'aimable pensée d'apposer sur deux d'entre eux
des plaques à la mémoire du couple dont
descendent tous les Cloutier de l'Amérique:
Zacharie Cloutier et Sainte Dupont. Les deux
pionniers méritaient bien cet honneur!
L'inscription qui,
à Mortagne-au-Perche, rappelle Zacharie Cloutier
Extrait de:
Portraits de familles pionnières de Robert Prévost.