CHEZ LES CHAREST:
DE RICHES NÉGOCIANTS ET UN CHEVALIER
 

Les deux premiers Charest venus en Nouvelle-France étaient frères, les fils de Pierre et de Renée Merle, de la paroisse Sainte-Radegonde de la ville de Poitiers. Ils se prénommaient Jean et Étienne. L'église est un monument imposant. Elle comprend une abside et un clocher-porche roman de la fin du XIe siècle, reliés par une nef de style gothique angevin. Le clocher-porche a été pourvu au XVe siècle d'un portail flamboyant. La crypte abrite le tombeau de sainte Radegonde.

 
 Jean était né vers 1640 et Étienne, quatre ans plus tard car, au recensement de 1666, ils se sont déclarés âgés respectivement de 26 et 22 ans. Ils habitent alors l'île d'Orléans et se disent habitants et tanneurs. L'année suivante, ils exploitent la même terre, y mettent 20 arpents en valeur et possèdent trois têtes de bétail. Sans doute s'estiment-ils suffisamment bien établis pour songer au mariage.

 
 C'est Jean qui, le premier, fonde une famille avec Élisabeth Guillot. Il signe son contrat par-devant le notaire Auber le 2 février 1669 et le couple reçoit la bénédiction nuptiale le lendemain. Elisabeth est la fille de Geoffroy Guillot et de Marie d'Abancourt dite la Caille. Cette dernière, avant d'épouser Guillot, était veuve de Jean Jolliet, donc mère de Louis Jolliet à qui le gouverneur Frontenac devait confier le mandat, en 1672, d'explorer le Mississippi. Quant à Jean, il avait parlé mariage avec Sainte Cloutier, fille de Zacharie et de Madeleine Émard, en 1668, mais le projet avait été abandonné.

 
 Malheureusement, Élisabeth décéda prématurément après avoir donné naissance à trois fils et Jean contracta une seconde union, en 1680, avec Marie Bourdon, déjà veuve de deux maris: Jean Gloria et Toussaint Toupin (sans postérité). L'un des fils issus du premier mariage décéda au berceau, et au moins un des deux autres, prénommé Jean comme le père, fonda à son tour une famille, en 1696, au Château-Richer, avec Catherine Jobidon, fille de Louis et de Marie de Ligny, qui devait lui donner dix enfants dont huit fils et, selon les sources généalogiques, quatre de ces derniers se marièrent à leur tour: Joseph (1725) avec Madeleine Chêne, Louis (1738) avec Marie-Josette Gariépy, François (1738) avec Marie-Josèphe Mercure et Antoine (1741) avec Marie-Anne Lapierre.

 
 Le 24 août 1670, le deuxième frère, Étienne, passe son contrat de mariage par-devant le notaire Gilles Rageot avec Catherine Bissot, fille de François et de Marie Couillard. Il s'allie ainsi à deux familles importantes. François Bissot, sieur de La Rivière, procureur fiscal, jugé-prévôt de la seigneurie de Lauzon, membre de la Compagnie des Habitants, a établi une tannerie à Lauzon en 1668; les frères Charest, qui connaissent bien le métier, lui seront associés. Quant à Marie Couillard, elle est la fille de Guillaume et de Guillemette Hébert, donc la petite-fille de Louis Hébert, le premier colon.

 
 C'est à Lauzon que le missionnaire jésuite Henri Nouvel, l'apôtre des Papinachois, donna la bénédiction nuptiale au couple le 27 novembre 1670. Étienne sera père de 12 enfants. Quatre filles naissent tout d'abord. Marie Charlotte (1671) épousera Pierre-Gratien Martel en 1687 puis Augustin Le Gardeur en 1697. Marie-Ursule (1673) décède dès après sa naissance. Françoise (1674) sera conduite à l'autel par René Boucher en 1692. Quant à la quatrième, Geneviève (1676), on a perdu sa trace.

 
 Naît ensuite un fils, Étienne (1678). En 1713, il fonde un foyer avec Anne-Thérèse Duroy, fille de Pierre et de Marguerite Levasseur, et, l'année suivante, il achète la seigneurie de Lauzon, qui appartenait jusque-là à Georges Regnard. Il est marchand tanneur et, visiblement, tire bien son épingle du jeu. Le couple Charest/Duroy aura quatre enfants dont l'un, Joseph, fut un riche négociant si l'on en juge par l'imposante maison qu'il se fit construire en 1757-58 et qui est un joyau de la place Royale, à Québec. Il joua un certain rôle dans la défense de la Nouvelle-France, notamment en y conduisant, au cours de 1759, des navires chargés de ravitaillement. Sa maison n'a pas échappé aux bombardements de Québec cette année-là, car, lors de sa restauration, on a trouvé un boulet encastré dans l'un des murs, au niveau de l'étage.

 
 Le couple Charest/Duroy eut aussi un fils prénommé Étienne, comme le père. Il devait se signaler en 1759, ainsi que le rapporte un journal du siège de Québec. Le 1er juillet, les Anglais effectuaient un débarquement à la pointe de Lévis. Étienne Charest, qui se trouvait alors à Québec, demanda à Montcalm de mettre des soldats à sa disposition pour aller repousser l'ennemi qui s'avançait depuis Beaumont, mais il ne put en obtenir. Il franchit le fleuve tout de même à la tête d'un trentaine de Canadiens. Des Abénaquis vinrent le seconder, mais une poignée de braves ne pouvait arrêter 3 000 soldats en ordre de marche! Tout en battant en retraite, rapporte le journal du siège, le petit détachement tua une soixantaine d'Anglais, ne subissant lui-même que trois blessés, dont un mortellement.

 
 Mais revenons à l'énumération des enfants du couple Charest/Bissot. Les sixième et septième furent des filles: Marie, qui décéda à l'âge de 10 ans, et Catherine, qui devint en 1699 l'épouse de Pierre Trottier, à qui elle donna 16 enfants. Trois fils naquirent ensuite. Jean-Baptiste (1683), qui était dit Dufy ou Dufils, épousa, en 1714, Louise Allemand, fille de Pierre et de Louise-Marguerite Douaire de Bondy et veuve de Jean Brousse; un seul enfant naquit de cette union, mais mourut aussitôt, car il est demeuré anonyme. Les deux fils suivants, Joseph-Alexis et Pierre, prirent la bure chez les récollets. Deux filles vinrent clore la famille: Marie-Madeleine ne vécut que cinq mois et Marie-Ursule serait décédée à l'âge de 28 ans, mais sans contracter mariage.

 
 Revenons, pour terminer, sur Étienne, le fils du couple Charest/Duroy, qui s'était porté au-devant des Anglais en 1759. Il fut lui aussi seigneur de Lauzon, un des plus florissants domaines de la colonie. Après la Conquête, il vendit sa seigneurie à nul autre qu'au général Murray, qui était devenu gouverneur de Québec dès après la Conquête. Il se retira avec sa famille à Loches où il décéda en août 1783. Son acte de sépulture le disait «cy devant seigneur de la seigneurie de la pointe de Lévy en Canada, commandant des volontaires canadiens, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis». Il semble qu'Étienne Charest ait été le seul milicien canadien qui ait été fait chevalier; cet honneur lui fut conféré le 18 janvier 1776 pour services rendus comme capitaine de milice.


Extrait de: Portraits de familles pionnières de Robert Prévost
 

 
     
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